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Chroniques d'une jambe cassée

Chroniques d'une jambe cassée

Jour n°4 : Après l'opération, dans la chambre d'hôpital

Rédigé le 25/05/2016 / 0

La douleur est vive, voire agressive. A l'heure où tout le monde dort, je cogite et m'agite. Mes pensées excessives me mènent aux Maldives, sur les temples d'Angkor ou encore en Andorre. Pas d'aurores boréales, pas d'estuaire... Pas de sémaphore, de station balnéaire... Juste une vision fatale, un goût amer, le corridor de l'hôpital me renvoie ses lumières et ses bruits de métal. Humeur dépressive, je salive et dérive car dehors, il n'y a pas âme qui-vive, je suis bien à Mondor.

 

Ne pas se plaindre

 

Même s'il faut que je me fasse à l'idée de rester cloué au lit, j'en ai déjà assez. Alors, comme un gamin, je joue avec la télécommande de mon lit articulé et tente de trouver la position idéale. Tiens, une autre télécommande, j'appuie... Une infirmière viendra me faire l'offrande de deux pilules blanches.
 

Je partage ma chambre avec un miraculé. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est lui ! « C'est déjà un miracle d'être sorti vivant de cet accident, mais en plus, il est possible que je remarche un jour » me lance mon voisin d'une voix faible et monocorde, sans esquiver le moindre geste. Il y a quelques semaines, il a été opéré pendant près de huit heures par deux chirurgiens. Lui aussi a eu un accident de deux-roues, mais sur un vélo. Il a chuté seul, dans un trou de pratiquement deux mètres. Touché aux cervicales, son pronostic vital était engagé à son arrivée à l'hôpital. Les chirurgiens ont alors prévenu son entourage que s'il sortait vivant de l'opération, il serait certainement paraplégique.
 

Et aujourd'hui, le corps médical est plutôt optimiste, l'opération a été un vrai succès. Etalé sur son lit, il ne doit surtout pas bouger la tête, elle est d'ailleurs fixée. Il ne bouge ni les pieds, ni les mains et va devoir tout réapprendre. Il attend une place dans un centre de rééducation spécialisé car il doit être constamment accompagné. La nuit, il me demande souvent si je peux activer ma sonnette pour lui et appeler les infirmières. Mais il doit souvent patienter plusieurs heures pour être finalement redressé ou pour boire un peu d'eau. Son chemin vers la guérison va être long, bien plus long que le mien, et je relativise déjà mon état.

 

Positiver

 

Depuis mon lit d'hôpital, je n'ai guère envie de parler mais je dois appeler l'assurance, la police ou la fourrière... La mort dans l'âme j'annule mes sessions de montage, mes tournages et les cours que je devais donner à des BTS audiovisuel. Tout s'écroule, je (re)découvre alors la fragilité de mon statut. Intermittent du spectacle, une main d'oeuvre super flexible, jetable, annulable à souhait et remplaçable du jour au lendemain. « Que vais-je devenir ? » pensais-je... Combien de temps vais-je me retrouver hors du circuit... ? Comment vais-je revenir... ? Le temps me le dira, il va surtout maintenant falloir que je me fasse une raison, que je pense différemment et que j'oublie ce camion parti en fuyant tel un furibond me coupant la route. Heureusement, j'ai eu ce réflexe je l'ai évité, j'aurai pu y passer. Divaguer, tenter d'oublier, chercher à positiver...
 

Mon voisin souhaite regarder la télévision. Nous sommes le 23 octobre 2015. Je m'exécute et zappe jusqu'aux chaînes info qui sont en ébullition. Flash spécial ! Un camion est entré en collision avec un bus en Gironde. Des envoyés spéciaux sont devant une salle des fêtes à Puisseguin, et racontent, au conditionnel en enchaînant les hypothèses. L'image n'est pas belle, c'est très mal filmé et on ne voit pas grand chose, l'ambiance est intrigante et pesante. « Place au direct ! » Les spécialistes des plateaux parisiens et les envoyés spéciaux se succèdent, le tout est ponctué par des jingles à la musique grave et entraînante. Je suis hébété par cette mise en spectacle, par la dramaturgie et par ces incertitudes. Regarder ça plus de trente minutes doit rendre complètement fou.


J'appuie sur le bouton rouge et d'un coup, l'euphorie fait place au silence de notre chambre d'hôpital, la télévision s'éteint comme pour rendre hommage aux victimes. Avec 43 morts, ce sera le pire accident de la route en France ces trente-trois dernières années... Je reste dépité à l'idée de penser à ce bus qui emmenait de jeunes retraités en vacances... Ils n'auront même pas vu le soleil de cette matinée, leur vie est partie en fumée sur une simple erreur de conduite d'un homme qui n'a semble-t-il pas maîtrisé son véhicule, un camion encore une fois... Je vais avoir du mal à oublier le danger qu'ils représentent, avec cette impression que rien ne changera vraiment et que la logique économique sortira toujours vainqueur des débats.

 

Malgré un monde instable

 

Allongé sur mon lit d'hôpital, je suis submergé par mes pensées qui vont bien au-delà de ma situation. Je reste très touché par notre fragilité avec un sentiment exacerbé que tout être humain est à la merci d'une rupture brutale et d'un changement radical. Une simple jambe cassée, une vie qui s'éteint, un pays qui s'embrase. 
 

Dans le couloir de l'hôpital, les infirmières s'agitent, une patiente crie en ce début de nuit. Je pense à tous ceux qui ont vu leurs vies basculer, qui ont tout perdu, je pense aux révoltes populaires, aux conséquences dramatiques de manifestations pacifiques écrasées dans le sang, à l'ONU impuissant, aux groupes armés, aux réfugiés... Il était pour moi évident que le chaos syrien serait à l'origine d'un déséquilibre mondial s'il n'était pas réglé rapidement. Il oppose aujourd'hui la Russie ou la Chine à l'Europe ou aux Etats-Unis. A une époque où l'on parlait encore très peu des massacres que le peuple syrien subissait depuis un an, j'ai voulu informer grâce aux sources fiables que je pouvais avoir. C'était en Mars 2012, j'ai travaillé quelques nuits et j'ai pu faire trois sujets vidéos avant de craquer... C'était une activité nocturne prenante, difficile et usante. Les images que je voyais étaient souvent insoutenables. Comme tout le monde, je travaillais la journée et j'accumulais la fatigue... J'ai ensuite vite déchanté, à la limite de la dépression, j'ai sombré dans le dégout et j'ai décidé d'arrêter, pour me protéger, tel un humaniste impuissant, tel l'ONU face aux puissants.
 

Alors que j'étais noyé dans une tristesse intérieure, elle pousse la porte de la chambre. Sa belle chevelure brune, son sourire gracieux et son regard inquiet s'approchent. Elle vient aux nouvelles, alors, je me raconte. J'avoue ne pas vivre facilement ma nouvelle situation, celle de quelqu'un d'actif qui devient dépendant, voire très dépendant. Je me sens vulnérable et j'ai quelques frayeurs... Dans la discussion, je lâche « J'espère qu'il n'y aura pas la guerre pendant que j'aurai la jambe cassée. » Elle me regarde en lâchant un franc sourire, je vois dans ses yeux son air moqueur, elle s'inquiète de mon état, comme si je délirais, comme si cet événement qui bouleverse ma vie m'avait fait perdre la tête.
 

Personne ne pouvait imaginer que trois semaines plus tard, Paris connaîtrait les « scènes de guerre » racontées par de nombreux témoins et que le président de la République française dirait « Nous sommes en guerre ». Alors oui, l'accident que j'ai vécu m'a forcément choqué. Mais aujourd'hui je me sens comme tout le monde, vulnérable, à l'image de mon pays, à l'image de chaque être humain, à l'image de chaque vie sur cette Terre... « On est bien peu de chose et mon amie la rose... »

 

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