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Jeux vidéo : une addiction... et des lobbies

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient d'annoncer le classement de l'addiction aux jeux vidéo comme une maladie. Mais derrière cette décision de santé publique se cachent des intérêts financiers, politiques et scientifiques.

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Chronique de Rudy Bancquart du 27 mars 2018

La question de la reconnaissance de l'addiction aux jeux vidéo comme maladie divise les experts : doit-on parler d'addiction, de dépendance, ou de pratiques excessives ? Personne n'est d'accord. Pourtant, l'OMS semble avoir tranché. Elle vient de publier le 19 juin 2018 sa onzième "classification internationale des maladies" (la précédente datait de 1990) qui inclut l'addiction aux jeux vidéo comme une maladie.

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Comment définir l'addiction aux jeux vidéo ?

Qu'elle soit sur console ou mobile, hors ligne ou en ligne, l'addiction aux jeux vidéo serait définie par certains comportements :

  • altération du contrôle face au jeu (fréquence, intensité, durée, contexte, début, fin)
  • priorité accrue du jeu sur les autres intérêts dans la vie et les activités quotidiennes
  • poursuite ou escalade du jeu malgré les conséquences négatives qu'il peut engendrer
     

Ce type de comportements pourrait ainsi entraîner des problèmes personnels, familiaux, sociaux, éducatifs, professionnels... Le tout de manière continue, épisodique ou récurrente.

Une décision qui fait grincer des dents

Cette décision de l'OMS de reconnaître l'addiction aux jeux vidéo comme maladie a mal, voire très mal, été reçue par les professionnels du jeu vidéo. Associer le mot "addiction" aux jeux vidéo, comme on le fait avec l'héroïne ou l'alcool, dégrade l'image de cette industrie en pleine croissance. Car l'industrie du jeu vidéo pèse lourd. En France, on recense 31 millions de joueurs. Dans le monde, les joueurs ont généré un chiffre d'affaires global de 99,6 milliards d'euros en 2016, en hausse de 8,5% par rapport à 2015.

Les professionnels du jeu vidéo ont donc constitué un lobby. En Europe, il s'appelle l'ISFE, la Fédération européenne des éditeurs de jeux vidéo. Aux USA, ce lobby s'appelle l'ESA, l'Entertainment Software Association. Ce lobby très puissant a ses entrées à la Maison Blanche car les jeux vidéo sont souvent accusés de favoriser les tueries dans les écoles. Ces deux lobbies ont rencontré des conseillers de l'OMS pour tenter de faire pression. Mais jusqu'à présent, l'OMS campe sur sa position, les négociations sont au point mort.

Pour accentuer la pression, les lobbies ont donc alerté les médias. Récemment, Simon Little, représentant du lobby européen, a déclaré à la presse que "le processus de l'OMS manque de transparence et de soutien scientifique objectif. Nous insistons sur la nécessité d'y mettre fin".

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Les scientifiques et les médecins restent divisés

Au-delà de l'aspect sémantique, les scientifiques et les médecins spécialistes sont aussi divisés. Pour Bruno Rocher, addictologue au CHU de Nantes et directeur de l'Institut fédératif des addictions comportementales, cette décision de l'OMS de reconnaître l'addiction aux jeux vidéo comme maladie est une bonne nouvelle. Il y voit la reconnaissance clinique de ce qu'il constate en consultation, la reconnaissance des patients et de leurs parents mais surtout cela permettra de donner un cadre de travail international pour tous les chercheurs. Jusqu'à présent, chacun cherchait dans son coin. Il précise que ce cadre est évolutif. Cet avis est partagé par de nombreux chercheurs.

Face à eux, d'autres spécialistes ne veulent pas qu'on "pathologise" l'addiction aux jeux vidéo. C'est le cas de Serge Tisseron, qui craint que cette décision ne déplie le tapis rouge aux laboratoires pharmaceutiques. Selon lui, certains labos auraient mis au point des molécules pour les adolescents dépressifs avec un comportement compulsif. Le risque, selon lui, serait de traiter, par facilité, ces enfants avec des médicaments.

36 experts internationaux ont par ailleurs signé une lettre ouverte à l'attention de l'OMS. Pour eux, la recherche n'est pas assez avancée, les critères ne sont pas suffisants pour reconnaître l'addiction aux jeux vidéo. Cette lettre est relayée par l'industrie du jeu vidéo. Parmi les signataires de cette lettre se trouve le psychologue américain Christopher Ferguson. Selon lui, l'OMS aurait subi, en coulisses, des pressions de la Chine ou de la Corée du Sud pour légitimer leurs camps d'addiction dédiés aux adolescents. On interne et on traite avec des électrochocs les jeunes qui jouent trop aux jeux vidéo. Christopher Ferguson va encore plus loin en prétendant que cette décision de l'OMS pourrait légitimer l'accès limité à Internet dans certains pays asiatiques comme la Chine.

L'OMS doit rendre son avis en juin. Même si sa décision semble être prise, elle invite les experts à apporter leur contribution sur cette question.

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