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Plantes médicinales : les pharmaciens en guerre contre les herboristes

Le Sénat a lancé en avril 2018 une mission d'information intitulée "Développement de l'herboristerie et des plantes médicinales, une filière et des métiers d'avenir". Le but était de faire un état des lieux sur la vente de plantes médicinales en France.

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"Plantes médicinales : les pharmaciens contre les herboristes", chronique de Rudy Bancquart du 9 octobre 2018

Depuis 1941, la vente des plantes médicinales est réservée aux seuls pharmaciens. C'est un monopole. Depuis cette date, le diplôme d'herboriste n'existe plus. Et les herboristes se sont éteints les uns après les autres. La dernière herboriste, Marie Roubieu, est morte en janvier 2018, à 97 ans.

Que dit la loi ?

Pourtant, des herboristeries ont encore pignon sur rue. Si on ne peut pas être herboriste, il est en revanche possible d'avoir une enseigne "herboristerie". La loi l'autorise mais on ne peut pas, pour autant, y vendre tout et n'importe comment. Premièrement, une herboristerie ne peut pas vendre toutes les plantes médicinales répertoriées. Elle ne peut vendre que 148 des 546 plantes inscrites à la pharmacopée française.

Deuxièmement, un vendeur d'herboristerie a interdiction de donner des conseils de santé. Seuls les pharmaciens ont le droit d'y associer une allégation de santé. Si vous vous rendez dans une herboristerie, on pourra vous vendre du thym mais on ne pourra pas vous dire qu'il est intéressant pour soigner votre toux. Seul un pharmacien a le droit de le faire. Vendre des plantes avec des allégations de santé sans être pharmacien était la question au centre des débats de la mission sénatoriale mais elle n'a pas été tranchée. Elle a été renvoyée vers les instances européennes.

Dans certaines herboristeries, des vendeurs donnent parfois des allégations de santé. Cela peut pourtant leur coûter cher : jusqu'à deux ans de prison et 37.500 euros d'amende pour exercice illégal de la pharmacie ! L'Ordre n'hésite pas à porter plainte. C'est ce qui est arrivé à Jean-François Cavallier dans la Vienne en 2016, pourtant docteur en pharmacie et enseignant dans le DU de phytothérapie de Tours à destination des médecins et des pharmaciens. Mais Jean-François Cavallier n'était pas inscrit à l'Ordre des pharmaciens car pour y être inscrit, il faut travailler dans une pharmacie. Or, il travaillait dans son herboristerie. Des pharmaciens de formation ont été attaqués pour exercice illégal de la pharmacie. Une situation ubuesque et les cas de procès engagés par l'Ordre sont loin d'être rares !

Vers la fin du monopole des pharmaciens ?

Autoriser la vente de plantes avec des allégations santé en dehors des pharmacies ouvrirait une brèche et casserait le monopole des pharmaciens, qui ne l'entendent pas de cette oreille. Ils ont d'ailleurs des arguments de poids, notamment la santé publique. Les pharmaciens ont une formation scientifique de huit ans pendant laquelle ils étudient tous les principes actifs, dont ceux contenus dans les plantes, qui peuvent avoir des interactions avec des médicaments. Par exemple, certaines plantes peuvent diminuer l'efficacité de traitements anticancéreux. L'autre argument, un peu moins avouable, est financier. A l'heure où les pharmacies se réinventent, le marché de la phytothérapie n'est pas à négliger.

Pour défendre ce monopole, les pharmaciens font du lobbying pour que la loi ne change pas. Face à eux, le lobby des "herboristes" essaie à tout prix de casser ce monopole. Le lobby des herboristes est composé de producteurs et de vendeurs de plantes. Ils souhaitent une reconnaissance officielle, juridique du métier d'herboriste avec une formation reconnue comme cela était le cas avant 1941. Cette question est aussi abordée par la mission sénatoriale qui propose de poursuivre la concertation.

Le Sénat s'en mêle

Joël Labbé, élu EELV proche des herboristes, veut faire renaître le métier d'herboriste. C'est son ambition, il ne le cache pas. Pour cela, il a négocié avec son groupe pour être le rapporteur de cette mission. Face à lui, la présidente de cette mission : Corinne Imbert, élue Les Républicains. Pour une question d'équité, on désigne toujours une personne du camp adverse. Mais le choix de Corinne Imbert n'est pas un hasard car la sénatrice est pharmacienne. Il est toujours étonnant de constater qu'en France, les conflits d'intérêts ne gênent pas le parlement. Comment Corinne Imbert peut-elle représenter l'intérêt général lorsque ses intérêts particuliers sont en jeu ?

Ce n'est pas la première fois que le Sénat s'empare du sujet. En 2011, le sénateur socialiste, Jean-Louis Fichet, avait rencontré des "herboristes" qui l'avaient convaincu d'une mission sénatoriale. Il voulait aussi faire renaître le métier d'herboriste et casser le monopole des pharmaciens. Jean-Louis Fichet voulait même déposer un projet de loi. Mais le sénateur s'est heurté au lobby des pharmaciens. Contacté par nos soins, il explique que des représentants de l'Ordre des pharmaciens sont venus dans son bureau lui dire qu'ils ne voulaient pas de cette loi. Il fut plus tard informé que de nombreux sénateurs avaient été contactés par des pharmaciens. Résultat : son projet de loi n'a jamais été inscrit à l'ordre du jour.

Selon Joël Labbé, les conclusions de la mission d'information sur "Les plantes médicinales et l'herboristerie" ont été approuvées à l'unanimité. Pour lui, une porte s'est ouverte. D'ailleurs, il ne compte pas en rester là et a décidé de lancer une contre-offensive de lobby citoyen. L'élu EELV veut mettre le débat sur la place publique pour casser le monopole des pharmaciens.

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