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La chronique du handicap

La chronique du handicap

Travailleurs handicapés : quelle place dans l'entreprise ?

Rédigé le 15/12/2014 / 0

Je vais vous parler d’Eléonore, elle a 29 ans, habite Arras, a un petit copain, un appartement et travaille à temps partiel au service facturation de l'hôpital privé d'Arras. Assez banal me direz-vous ! Mais Eléonore a une particularité, elle est trisomique ! Et là, ça change tout. Des personnes trisomiques en emploi ordinaire, c’était inconcevable il y a encore 20 ans en France. Pourtant le bilan n’est pas aussi réjouissant.

Ca on nous l’a répété durant une semaine puisque du 17 au 23 novembre dernier, c’était la 18ème édition de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées. Un flot d’initiatives, de rencontres, de débats, d’entretiens d’embauche. Presque 500 évènements en France. Mais aussi de chiffres ! Alors, pour faire simple, en France, une personne "valide" sur 10 est au chômage. Et c’est le double pour les travailleurs handicapés, soit plus de 400 000 personnes qui sont à la recherche d’un emploi. Leur taux de chômage a augmenté de 11,5% en un an et a doublé par rapport à fin 2007. Donc, oui, le bilan est assez catastrophique…

En période d’instabilité économique, il apparait que ce sont les plus "vulnérables" les premiers touchés. Je n’aime pas ce terme car il faut bien se mettre dans la tête que ce n’est pas parce qu’on est en situation de handicap qu’on est vulnérable. Nous pourrions débattre de cette situation alarmante, pousser des coups de gueule. Je vous assure qu’il y a matière à tenir des heures mais ce que j’aimerais, pour une fois, c’est convaincre les managers, les collègues, chacun de nous, que l’embauche d’une personne handicapée peut être réellement une force pour l’entreprise.

Le message qu’il faut faire passer, c'est hâcher menu les stéréotypes, interpeler, choquer ! Basta la compassion, la charité, l’assistanat ! Dédramatisons, sourions, partageons. Disons nos peurs aussi car elles sont légitimes, de part et d’autres mais apprenons à échanger et puis surtout formons les travailleurs handicapés de manière efficace pour que leurs compétences, car ils en ont, puissent être compatibles avec le marché de l’emploi.

Voici quelques exemples…

L’autre jour, j’étais convié à une conférence à Paris aux côtés d’un monsieur qui s’appelle Josef Schovanec. A priori lorsqu’on le voit, il peut paraître un peu "atypique", pour ne pas dire bizarre. Normal, il est autiste Asperger. Et quand il ouvre la bouche, c’est un flot de pertinence qui se déverse. On lui demande à quoi ressemble le parcours professionnel d’un autiste de haut niveau, il répond "c’est un type qui a un prix Nobel de physique, qui parle 10 langues mais qui pointe à Pôle emploi". C’est un peu caricatural mais pas tant que ça. Quel gâchis. Juste parce qu’il n’est pas dans les "clous". La différence, quelle qu’elle soit n’est pas compatible avec le monde du travail, trop normé, trop codifié. Et pourtant une entreprise d’informatique en Suisse a compris tout l’intérêt qu’elle avait à faire confiance à ces travailleurs "hors normes" puisqu’elle emploie 6 ingénieurs autistes de haut niveau sur un total de 8 employés.

Tout le monde n’a pas les compétences d’un autiste Asperger, me direz-vous ! Oui je sais et cette fascination pour les Asperger peut être exaspérante. Alors je vais vous donner un autre exemple. Et pas la peine d’aller en Suisse. Ça se passe près de Beaubourg, à Paris. Dans ce restaurant, 50 % des travailleurs sont handicapés, pour la plupart aveugles.

Et pour cause, il s’appelle "Dans le Noir". Alors, lorsque le client bien "valide" passe le rideau occultant, c’est lui qui se retrouve en situation de handicap. Tout est question de repère et d’environnement. Lorsque les concepteurs ont lancé cette idée il y a 10 ans, tout le monde leur a ri au nez. Aujourd’hui, le concept s’exporte dans d’autres pays. Edouard de Brooglie, rejoint par Didier Roche, lui-même aveugle, a tenté cette aventure sur des fonds personnels non pas pour remplir des quotas mais parce qu'il avait pleinement conscience de la valeur de ses employés.

Aujourd’hui Didier Roche va plus loin. Il préside l’Union nationale des travailleurs handicapés indépendants et a adressé une lettre à François Hollande.

Pour faire simple, lorsqu’une entreprise embauche des personnes handicapés ou qu’il sous-traite avec le secteur adapté ou protégé, qu’on appelle EA et ESAT, cela est comptabilisé dans son quota fixé à 6 %. Mais lorsqu’il fait appel à un travailleur handicapé indépendant, rien du tout. En fait, on a tellement d’idées préconçues sur les personnes handicapées que la loi handicap de 2005 n’avait visiblement pas imaginé qu’elles pouvaient être chef d’entreprise. Or on en compte 71 600 en France.

Lors de la conférence nationale du handicap, le président de la république a annoncé que la valorisation du travail indépendant des personnes handicapées était inscrite dans la loi  pour l’Activité et la Croissance. Approuvée mercredi dernier en Conseil des Ministres. Nous attendons donc avec impatience le vote parlementaire de cette loi et le décret d’application qui suivra. A SUIVRE !!!

Mais tout n’est pas aussi rose... Non loin de là, mais aujourd’hui, vous ne me ferez pas dévier de ma trajectoire optimiste. Je veux vraiment imprimer dans les esprits que de nombreuses démarches ont connu le succès. Alors, bien sûr, je recevais l’autre jour un mail du président de Handicap-Invisible qui accompagne les traumatisés cranio-cérébraux. 10 000 par an vont garder des séquelles lourdes et le travail, véritable lien social, leur est toujours refusé, et ce malgré leurs possibilités et compétences. Il faut bien avouer que certains handicaps semblent susciter des réactions de rejet rédhibitoires. Je ne vous parle même pas des handicaps psychiques, comme la schizophrénie ou la bipolarité.

Dans ce cas, par exemple, que faire pour convaincre les employeurs ? Plus que les convaincre, il faut rassurer les managers. Et, pour cela, la priorité, c’est de les accompagner. Former le binôme, à la fois le travailleur et son environnement de travail, à commencer par les collègues. Proposer par exemple un référent issu du médico-social qui soit capable de les épauler en cas de problème ou de doute. Il ne faut pas toujours jeter la pierre aux employeurs qui sont parfois de bonne volonté mais ne savent pas faire. Sortir de cette caricature : "Le gentil travailleur handicapé" et le "méchant patron". Mais, les solutions, je vous assure qu’elles existent ! Des tas d’associations ont mis au point des initiatives qui ont fait leur preuve mais sont trop souvent menées de façon confidentielle. Il faudra encore du temps pour que de tels messages se répandent de manière massive !

Et pour en revenir à Eléonore, la jeune fille trisomique dont je vous parlais au début. Je peux vous assurer qu’aucun collègue ne regrette sa présence. Elle est peut-être moins productive mais son dévouement, sa simplicité et sa gentillesse valent toutes les cadences. Avec toutes ces personnes présumées différentes, ce que l’on "perd" d’un côté, on le récupère souvent cent fois de l’autre. En conclusion, j’aimerais convaincre les entreprises que, plus globalement, l’ouverture d’esprit à toute forme de diversité c’est bon pour leur business !

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