Troubles alimentaires : une protéine bactérienne chamboule la satiété

La sensation de faim s'interrompt sous l'action de plusieurs hormones. Selon une étude publiée aujourd'hui dans la revue Translational Psychiatry, le profil de l'une de ces hormones s'avère très semblable à celui d'une protéine sécrétée par une bactérie intestinale commune. Lorsque nos anticorps s'attaquent à cette seconde molécule, l'hormone de la satiété peut être ciblée...

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Image : Détail de ''La petite fille à la cuillère'', peinture de Carl von Bergen (1904) - Vidéo : ''Une bactérie responsable de l'anorexie'', reportage du 13 novembre 2014

Vous êtes repu ? Si votre corps sait qu'il n'a plus besoin de manger, c'est que diverses hormones se sont déversées dans votre organisme au fur et à mesure de votre repas(1).

L'une des hormones impliquées dans ce processus de signalisation se nomme alpha-MSH(2). "Elle est principalement synthétisée dans le cerveau par des neurones, qui sont eux-mêmes activés par des hormones sécrétées par l'intestin", précise pour nous Serguei Fetissov, co-auteur de l'étude publiée dans Translational Psychiatry.

Selon les travaux du professeur Fetissov et de ses collaborateurs, la bactérie intestinale la plus commune de notre intestin (la célèbre Escherichia coli) produit une protéine, la ClpB, dont le profil moléculaire s'avère extrêmement semblable à celle de l'alpha-MSH.

Lorsque cette ClpB est relâchée par les bactéries, elle semble pouvoir déclencher, chez la souris, des réactions similaires à celle de l'alpha-MSH. Le sentiment de satiété est alors atteint plus vite (effet anorexigène).

Toutefois, si l'organisme réagit contre la production de ClpB, l'effet inverse survient. "Des anticorps produits par l'organisme sont dirigés contre [la ClpB]", détaillent les chercheurs. Or, ces mêmes anticorps peuvent se lier à l'alpha-MSH...

L'effet, au niveau moléculaire, n'est pas encore précisément identifié. Mais au niveau comportemental, la conséquence est claire : cette hormone de satiété ne peut plus accomplir sa fonction première, et la sensation de faim perdure plus longtemps chez les sujets étudiés.

De la souris à l'homme

Afin de déterminer si cette protéine bactérienne pouvait être impliquée dans les troubles du comportement alimentaire humains, les chercheurs ont analysés les prélèvements sanguins de 60 patients. L'intensité de leurs troubles, mesurée à partir d'une échelle standardisée, s'est avérée corrélée aux taux d'anticorps en circulation dans leur organisme(3).

"Ces données valident ainsi l'implication de la protéine bactérienne dans la régulation de l'appétit et ouvrent de nouvelles perspectives de diagnostic et de traitement spécifique des troubles du comportement alimentaire", soulignent les auteurs de l'étude dans un communiqué.

Ceux-ci annoncent travailler actuellement au développement d'un test sanguin basé sur la détection de la protéine bactérienne ClpB. "Si nous y arrivons, il permettrait la mise en place de thérapies spécifiques et individualisées des troubles du comportement alimentaire", poursuivent les chercheurs.

Ils souhaitent également mener de nouvelles expériences sur la souris, afin de déterminer s'il est ou non possible "de neutraliser cette protéine bactérienne par des anticorps spécifiques sans affecter l'hormone de la satiété."

 Interview de Pierre Déchelotte, physicien et nutritionniste co-auteur de la découverte. (vidéo INSERM) 

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(1) La plupart de ces hormones sont produites dans l'intestin (CCK, PYY et GLP1). Une hormone comme la leptine, sécrétée par le tissu adipeux, peut être à la fois impliquée dans la satiété et dans des processus de régulation des réserves de graisse. A noter que la sensation de faim est, elle, commandée par le déversement progressif de ghréline dans notre corps, lorsque l'estomac se vide.

(2) Outre la satiété, l'alpha-MSH "est impliquée dans beaucoup d'autres fonctions, telles que l'anxiété, la mémoire, la motivation, la thermorégulation, la pression artérielle, etc.", précise Serguei Fetissov.

(3) Selon le type d'anticorps qui se lient avec l'alpha-MSH (produits en réaction à l'apparition de la ClpB ou en circulation dans l'organisme), les chercheurs ont constaté une tendance nette à la survenue d'un comportement soit anorexique, soit boulimique.

 En savoir plus sur la sensation de faim :

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