Les sangsues au service de la médecine

Elles collent, elles sucent, elles soignent. Utilisées en médecine depuis l'Antiquité, les sangsues ont de nouveau la cote dans les hôpitaux. Comment ces bestioles peuvent-elles nous faire du bien ? Quel est leur organe miracle ? Dans quel cas sont-elles irremplaçables ?

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Les sangsues au service de la médecine
Les sangsues au service de la médecine
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Zéro vertèbre, deux ventouses et 240 dents

Marina Carrère d'Encausse et Benoît Thevenet vous détaillent l'anatomie d'une sangsue

Les sangsues mordent, elles sucent et elles nous soignent depuis l'Antiquité. Leur nom vient du latin sanguisuga qui signifie : "je suce le sang".

La sangsue est un animal invertébré qui possède des anneaux musculaires qui lui permettent de se déplacer, de s'étendre et de se rétracter. À l'âge adulte, elle mesure environ 3 cm de long. À chacune de ses extrémités, elle possède une ventouse qui lui permet de se fixer sur sa proie. Cette ventouse renferme la cavité buccale qui contient une mâchoire en forme d'étoile. Elle contient 240 petites dents capables de cisailler la peau.

Les capacités de son système digestif sont exceptionnelles. La sangsue peut avaler jusqu'à dix fois son poids. Elle peut ensuite survivre sans rien avaler pendant deux ans. Tout est fait pour faire de cette petite bête, une suceuse de sang très vorace.

La sangsue est très intéressante. Lorsque la sangsue mord sa proie, elle injecte de la salive qui contient plus de trente substances antalgiques, anticoagulantes et cicatrisantes. Certaines, comme l'hirudine et la caline, sont capables de fluidifier le sang et d'empêcher l'agrégation des plaquettes, ce qui empêche la formation de thrombus autrement dit de caillot sanguin. Elle est aussi utilisée pour soulager les tendinites, l'arthrose, les varices ou les hémorroïdes. Une multitude d'usages que nos arrière-grands-mères connaissaient et que nous avons oubliés.

Les sangsues dans l'Histoire

Voyage dans l'histoire, à l'âge d'or de la sangsue médicinale

L'histoire entre l'homme et la sangsue est faite de peur, de dégoût mais aussi de curiosité et de passion. Cet invertébré est connu et reconnu depuis la nuit des temps pour les vertus de ses morsures. Dès l'Antiquité, Hippocrate, le père de la médecine, élabore une théorie originale qui va justifier l'usage des sangsues pendant des siècles. "La théorie des humeurs est basée sur l'idée qu'il existe dans le corps des hommes, quatre humeurs différentes : le sang, le phlegme, la bile noire et la bile jaune. La maladie est due soit à un trouble de la circulation des humeurs, soit à une surabondance d'une humeur", explique Patrice Josset, historien de la médecine. Le rôle des sangsues est d'aspirer le mal qui siégerait donc dans le sang pour rétablir l'équilibre entre ces humeurs.

Au Moyen-Âge, les sangsues deviennent très populaires. Elles sont utilisées chez les rois et les nobles, mais les paysans connaissent aussi leurs bienfaits. Ils en trouvent facilement dans les rivières et les marécages. "On utilisait les sangsues en cas de phlébites, d'œdème des jambes, d'hémorroïdes qui sont des affections qui touchent tout le monde. Mais on les utilisait aussi pour des problèmes beaucoup plus graves comme les problèmes qui touchent le cerveau avec ce qu'on appelle l'apoplexie…", raconte Patrice Josset.

À la Renaissance, la sangsue a une redoutable concurrente : la saignée. Les médecins veulent privilégier cette opération technique. Munis de lancettes aiguisées, ils incisent selon des règles bien précises les veines de leurs patients. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les saignées soignent aussi bien l'anémie que la syphilis ou simplement l'indigestion.

C'est au XIXe siècle que la sangsue connaît une heure de gloire grâce au docteur François Broussais. Ce médecin arrive à Paris avec une théorie qui le rend vite célèbre. Selon lui, tous les maux proviennent d'une inflammation du tube digestif et contre cela, un seul remède : il faut sucer ce sang. Avec cette méthode, la demande de sangsues explose. En 1832, la France en importe plus de 57 millions d'Europe de l'Est après avoir épuisé les ressources de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie. Elles sont souvent ramassées par des femmes qui relèvent leur jupe et offrent courageusement leurs mollets à ces affamés. Pour augmenter la production, on creuse d'immenses bassins pour faire de l'élevage à grande échelle. À cette époque, toutes les pharmacies se doivent d'avoir un bocal des meilleures sangsues.

Avec les progrès de la pharmacologie, l'usage de la sangsue ne cesse de décliner. On en trouve encore quelques traces à la campagne au cours du XXe siècle. Et aujourd'hui ces petites bêtes ne sont presque plus que des souvenirs dans la mémoire de nos arrière-grands-mères. Mais la sangsue n'est pas tombée en désuétude partout. En Russie, la sangsue est employée presque sans interruption depuis le Moyen-Âge. Dans les hôpitaux russes, on trouve des départements d'hirudothérapie au sein des services de rééducation fonctionnelle. Les Russes ont aussi développé l'élevage des sangsues en laboratoire vers 1937, ils sont leader dans la production mondiale de sangsues médicinales.

Les 1.000 vertus de la sangsue

Les sangsues sont régulièrement utilisées dans les services de chirurgie reconstructrice.

Une salive miracle. De nos jours, les sangsues continuent à se régaler mais pour une autre raison... A partir de la fin du XIXe siècle, on découvre en effet le véritable intérêt thérapeutique des sangsues : leur salive ! Lorsque la sangsue mord sa proie, elle injecte en effet de la salive, laquelle renferme plusieurs substances.

Antibiotique, anticoagulante, cicatrisante... L'hirudothérapie fait toujours partie de la médecine traditionnelle de nombreux pays, comme la Russie, la Turquie ou l'Inde, pour tenter de traiter les varices, les tendinites, les arthroses, les hématomes, les furoncles et même les attaques cérébrales. Il existe plus de 600 sortes de sangsues, mais à peine quinze sont utilisées en médecine.

Certaines, comme l'hirudine et la caline, sont capables de fluidifier le sang et d'empêcher l'agrégation des plaquettes. D'autres, comme la destabilase, dissolvent la fibrine, principal composant des caillots sanguins. La salive de sangsue peut donc non seulement empêcher la formation de thrombose mais elle peut aussi dissoudre un caillot déjà formé.

Après l'Europe de l'Est et les Etats-Unis, la sangsue fait son retour en France depuis une trentaine d'années. L'utilité des sangsues est reconnue par l'industrie pharmaceutique. Elle a désormais sa place dans les services de chirurgie réparatrice et traumatologique. Les sangsues sont aussi utilisées lors de certaines réimplantations d'organes, d'oreilles, après des greffes de peau et pour favoriser la résorption de gros hématomes. Comment est-elle utilisée ? Quel est son intérêt pour les patients ? Explications.

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