Le mystère des vieux journaux dans les salles d'attente enfin résolu

Quel sera le nom du premier bébé de Stéphanie de Monaco ? Valéry Giscard d'Estaing sera-t-il réélu président ? Les gros titres des revues laissées à disposition des malades dans les salles d'attentes des cabinaux médicaux ont un parfum vintage qui laisse songeur : mais pourquoi diable ne trouve-t-on jamais de magazines récents en ces lieux ? Dans son numéro de Noël 2014, la prestigieuse et rigoureuse revue médicale British Medical Journal offre à ses lecteurs la réponse à cette grave question.

Rédigé le , mis à jour le

Le mystère des vieux journaux dans les salles d'attente enfin résolu
Le mystère des vieux journaux dans les salles d'attente enfin résolu

Faisant face à "de nombreuses plaintes concernant le manque d'actualisation des magazines dans sa salle d'attente", le professeur Bruce Arroll a réalisé qu'il s'agissait là "d'un sujet de recherche brûlant". Une revue approfondie de la littérature scientifique et médicale amena ce chercheur néo-zélandais à ce constat : aucun chercheur ne s'était jamais attelé à la tâche d'élucider ce profond mystère, pourtant au cœur de l'expérience de vie des millions de patients.

Les rares articles qui mentionnaient le phénomène "se contentaient de noter que les magazines présents étaient vieux", sans chercher à comprendre pourquoi.

Les médecins mettent-ils volontairement des vieux journaux dans leur salle d'attente ?

Un protocole rigoureux

Aidé d'un statisticien et d'un étudiant, Bruce Arroll a élaboré un protocole expérimental particulièrement ingénieux.

Le cadre retenu pour l'étude serait la propre salle d'attente de Bruce Arroll. Dans un premier temps, les chercheurs ont rigoureusement collecté "tous les magazines qu'ils pouvaient". Ils ont ensuite "acheté des magazines de potins". Des considérations éthiques ont été soulevées par un chercheur : certaines revues particulièrement cruches ne devaient elles pas être écartées, leur mauvais goût pouvant représenter un danger pour les patients ? L'ambition de constituer un échantillon représentatif des journaux disponibles dans une salle d'attente lambda a finalement pris le pas sur ces considérations.

Un échantillon représentatif de 87 revues

87 journaux, des plus populaires aux plus sérieux, ont été mis à disposition des patients du cabinet où officiait le chercheur (82 présentaient sur leur couverture une date inférieure à un an, 47 de moins de deux mois). Les membres de l'équipe médicale avaient été informés de l'étude en cours, les chercheurs les ayant prévenus "qu'ils encouraient la peine de mort" s'ils touchaient à l'un des journaux.

"Si nous avions du mettre en application cette sentence, nous aurions préalablement demandé l'avis du comité néo-zélandais d'éthique", souligne le scientifique.

L'étude devait être interrompue après la disparition de la 15ème revue people ou de la 19ème revue non-people. Les scientifiques précisent qu'il était important que l'expérience s'arrête avant que le stock de revue people ne soit totalement épuisé, afin d'éviter les risques d'émeutes. L'objectif initialement fixé fut atteint au bout de 31 jours.

Presse à scandales

Les chercheurs ont constaté que 41 journaux avaient été dérobés. Sur les 47 magazines de moins de deux mois, 28 avaient disparus (soit six sur dix) contre 10 des 35 revues les plus âgées (trois sur dix).

Les journaux à scandales disparaissaient le plus rapidement, en commençant par les plus récents. La probabilité qu'une revue disparaisse un jour donné apparaît de 6,69 fois à 33,32 plus importante si celle-ci colporte des potins que si elle n'en colporte pas. Les chercheurs notent qu'un mois s'est écoulé avant que le dix-neuvième journal "sans potin" ne disparaisse.

Bien qu'elle ait été menée dans une seule et unique clinique, dans un service de médecine générale ayant un nombre de patients inscrits plus faible que la moyenne, les chercheurs estiment légitime de généraliser une partie de leurs résultats.

Des millions d'euros de perte

Au cours de l'étude, environ 3.000 patients ont utilisé la salle d'attente. "Si l'on extrapole nos données – 41 magazines par mois, à un coût moyen de 3,20 livres sterling (4,00 euros) aux 8.000 salles d'attentes [de généralistes] au Royaume-Uni, cela équivaut à 12,6 millions de livres (15,7 millions d'euros) disparus chaque année." Des ressources "qui pourraient être mise à profit pour les soins de santé", commentent les chercheurs.

Selon eux, "les cabinets médicaux devraient considérer le fait de laisser d'anciennes copies du magazine The Economist dans leur salle d'attente comme une mesure permettant de faire des économies."

En conclusion de leurs travaux, les chercheurs admettent que l'humoriste et lauréat du Pulitzer Hal Boyle avait, il y a 44 ans, déjà émis de solides conjectures sur le phénomène des vieux journaux dans les salles d'attentes. Selon lui, les patients sont certes responsables de la disparition des magazines récents, mais les praticiens choisissent volontairement des magazines "vieux de 20 à 50 ans" afin de ne pas être "pris au dépourvu" face à des malades qui leur réclameraient des médicaments ou des thérapies décrites dans des revues datées de moins de deux décennies.

Les scientifiques néo-zélandais notent que de nombreuses recherches dans le domaine des "sciences des salles d'attentes" restent à mener. L'une d'elle pourrait consister à observer "l'effet sur les réceptionnistes d'une absence de journaux à scandales dans la salle d'attente". Toutefois, les chercheurs avouent ne connaître aucune clinique susceptible de participer à une telle étude.
 

Source : An exploration of the basis for patient complaints about the oldness of magazines in practice waiting rooms: cohort study. B. Arroll et coll. BMJ, 11 déc. 2014; doi:10.1136/bmj.g7262