1. / Maladies
  2. / Immunité

Peut-on ''booster son immunité'' ?

Des centaines de produits promettent de "renforcer vos défenses" ou de "booster votre système immunitaire"... Mais que signifient réellement ces expressions ? Notre immunité est-elle réellement quelque chose qu'un aliment donné peut muscler, développer, stimuler ? Et si une telle chose s'avère possible, est-ce réellement sans danger ? Alors que le conseil de bon sens serait d'éviter les carences au travers d'une alimentation saine, les marchands de pseudo-remèdes ont inventé un concept aussi mensonger qu'efficace...

Rédigé le , mis à jour le

Peut-on ''booster son immunité'' ?
Vidéo : ''peut-on préparer son corps à l'hiver ?'', sujet du Magazine de la Santé diffusé le 22 septembre 2015.
Sommaire

Nos défenses naturelles

Que sont ces "défenses immunitaires" que l'on voudrait nous "booster" contre espèces sonnantes et trébuchantes ?

Une partie de notre immunité, dite innée, correspond à des réactions générales contre toutes les agressions (nos défenseurs portent le nom de macrophages, neutrophiles, cellules "natural killer", mais aussi de… fièvre !). Nous avons également une immunité acquise (parfois appelée "adaptative"), qui autorise une défense plus spécifique contre des agents infectieux, y compris inconnus de l'organisme, grâce à l'action des lymphocytes B et T.

Dans un article publié en 2009, le docteur Marc Crislip(1) observait que "la plupart des gens pensent apparemment que le système immunitaire est une sorte de muscle, et qu'en le faisant travailler, en lui donnant des compléments alimentaires et des vitamines, il va devenir plus fort, plus gros, plus impressionnant, à la manière du biceps de Mister Univers."

En réalité, comme son nom l'indique, notre système immunitaire est un ensemble de cellules et de protéines, très variées. Produites par notre organisme, elles reconnaissent les éléments appartenant à cet organisme (le "soi") et ceux qui lui sont étranger (le "non-soi"), en isolant – voire en éliminant – ces derniers.

Dans les situations les plus simples, des anticorps spécifiques vont s'agglutiner sur les corps étrangers, en attirant à eux des globules blancs qui vont procéder à leur élimination.

Mais le "système" est beaucoup plus complexe. Certaines protéines ont pour effet de moduler la vitesse de détection de l'infection ou de l'activité d'élimination. Certaines de nos cellules peuvent s'autodétruire en cas d'infection, pour protéger le reste du corps… La liste des mécanismes de défense dont disposent les organismes vivants en général, et l'homme en particulier, est particulièrement riche !

Notons enfin que d'autres agents indépendants du système immunitaire contribuent à prévenir les infections. Par exemple, nos poils de nez et autres cils cellulaires qui agissent comme des filtres et limitent l'entrée des bactéries dans notre corps, ou les plaquettes sanguines qui permettent de refermer rapidement nos coupures…

Ces armées d'anticorps, de globules et de poils constituent le contingent complexe de nos défenses naturelles.

Lorsqu'un marchand déclare qu'un produit "booste nos défenses naturelles", quelle partie de cet impressionnant système est-il sensé stimuler ? La production de certains anticorps ? La quantité de telle ou telle famille de globules blancs ? La longueur de nos poils de nez ?

Et si un tel phénomène survient, peut-on savoir dans quelles proportions ?

-----
(1) Le docteur Marc Alden Crislip, spécialiste des maladies infectieuses, est l'un des cofondateurs de l'Institute for Science in Medicine et de la Society for Science-Based Medicine.

Entraîner l'armée

L'expression "stimuler l'immunité" est séduisante, car elle renvoie à une vision un peu magique de notre santé. Dans cet imaginaire, l'humain est doté d'une sorte de bouclier magique contre les maladies dont il serait possible et souhaitable d'augmenter la densité et la résistance.

''Cette potion restaure la jauge de votre bouclier et votre vitalité !'' Laissons ce type d'allégations à l'univers du jeu vidéo ! (image du jeu The Legend of Zelda : Skyward Sword, Nintendo)

Des boucliers existent : notre peau, les parois de nos cellules. Pour les renforcer, nous portons des vêtements, évitons de nous couper, et essayons de nous nourrir correctement pour éviter les carences en nutriments essentiels à la formation de cellules saines.

Au-delà de ces considérations, le système immunitaire proprement dit est, comme on l'a vu, une chose bien plus complexe. Pour simple qu'elle soit, la métaphore d'un contingent de soldats coordonné, disposant d'armes adaptées à chaque situation d'infection, est beaucoup plus réaliste d'un point de vue biologique que celle du bouclier.

Les étudiants en biologie sont familiers de la métaphore suivante : il ne sert à rien que des soldats soit plus nombreux et plus lourdement armés s'ils ne disposent pas du seul poison qui peut tuer l'ennemi, ou si elle ne peut sait pas localiser l'ennemi. Chaque virus ou bactérie doit être identifié par des anticorps précis, ou reconnu par les cellules infectées.

Il est tout à fait possible – et souhaitable – de renforcer cette immunité acquise (voir encadré). C'est ce que l'on fait au travers de la vaccination. Mais, on le voit, il s'agit d'une action très spécifique, au sens où l'on offre ici à l'armée un radar et un moyen de lutte précis pour un envahisseur donné.

D'autres moyens de stimuler tout ou partie du système ?

Dans la littérature médicale scientifique, la quasi-totalité des articles qui évoquent une "stimulation" ou un "renforcement" de l'immunité parlent soit de vaccination… soit de pathologies ou des situations cliniques graves, dans lesquelles l'organisme est fortement immunodéprimé (leucémie, sida…). Une personne qui ne produit plus telle ou telle famille de lymphocytes fonctionnels court un grave danger, et tout procédé permettant de réactiver cette production (don de moelle…) peut lui sauver la vie.

Et les plantes ?

Un article de la Harvard Medical School résume l'état des connaissances actuelles sur les effets des plantes sur le système immunitaire. Il rappelle qu'aucun essai clinique sérieux n'a pu démontrer que l'aloe vera, l'astragle, l'échinacée, le ginseng ou la réglisse puissent moduler en quoi que ce soit la réponse immunitaire. Concernant l'échinacée, les études d'envergures montrent au contraire qu'elle n'influe pas sur le taux d'infection, la progression et la gravité des rhumes. Pour le ginseng, les auteurs notent que le NCCAM (centre étasunien des médecine complémentaires et alternatives) lui-même juge les données scientifiques insuffisantes pour affirmer l'existence d'un effet protecteur de cette racine. A propos de l'ail, ils notent que des essais in vitro montrent un effet antibactérien et antiviral, qui n'a pas encore pu être validé chez l'homme.

Mais les marchands de gélules pour l'hiver ne s'adressent pas à ces personnes gravement malades, et bien au consommateur lambda qui craint d'attraper un rhume, de contracter une gastro-entérite ou une grippe…

Que disent les essais cliniques ?

Il existe des études scientifiques qui révèlent des phénomènes de stimulation d'une fonction du système immunitaire par apport de substances étrangères. Mais lorsque les chercheurs observent autre chose qu'une banale réaction inflammatoire, leurs expériences consistent à introduire les produits testés dans des proportions phénoménales au cœur même des cellules(2).

Ces réactions, observées in vitro, peuvent-elles avoir un effet mesurable à l'échelle du corps humain tout entier, pour des quantités d'aliments ingérés raisonnables ?

Pour l'heure, aucune étude épidémiologique n'a encore prouvé qu'un régime riche en antioxydants réduirait significativement le taux d'infections à telle ou telle bactérie. Aucun travail corroboré par la communauté scientifique n'a, plus généralement, démontré que la consommation d'un produit donné, par des personnes saines et sans carence, diminuerait statistiquement le taux de maladies contractées. La seule exception, à ce jour, est peut-être celle des probiotiques (micro-organismes vivants ajoutés à certains produits alimentaires).

-----
(2) Il existe par exemple des substances chimiques présentes dans l'alimentation qui, si elles pénètrent dans certaines cellules, peuvent augmenter l'expression d'un gène codant pour une protéine ayant une action antimicrobienne sélective. Voir par exemple : doi :10.1002/mnfr.201300266

L'intérêt controversé des probiotiques

La consommation de certains probiotiques a des effets vraisemblables sur la durée de plusieurs pathologies digestives (sans, toutefois, en diminuer le risque d'apparition). Mais des probiotiques peuvent-ils infléchir significativement sur la fréquence ou la durée d'autres maladies ?

Les personnes allergiques (dont l'immunité s'active de façon excessive contre des agents inoffensifs pour d'autres personnes) et celles souffrant de maladies auto-immunes (dont l'immunité cible non seulement le "noi-soi", mais également le "soi") savent à quel point un système immunitaire trop actif est peu enviable. Les substances en vente libre qui "activent l'immunité" constitueraient potentiellement de dangereux poisons pour ces personnes... si elles avaient le moindre effet !

Ancien emballage nord-américain d'Actimel® (Danone), produit lancé il y a 20 ans à grands renforts d'allégations santé en lien avec l'immunité. Une action judiciaire à été entreprise aux Etats-Unis en 2008 contre son fabricant pour publicité mensongère.

De petites études ont suggéré que la consommation de certaines lactobacilles réduisait sélectivement le risque d'allergies cutanées. Chez certaines personnes, elle réduirait également la durée moyenne des infections respiratoires (le nombre d'infections, en revanche, ne diminue pas). Une partie de ces résultats apparait significatif. Toutefois, le volume de données disponibles est jugé insuffisant par les autorités sanitaires européennes pour que des allégations commerciales "santé" soient autorisées autour des probiotiques(2).

Le mécanisme en jeu serait le suivant : en présence des bactéries ingérées (et/ou dégradées(4)), le système immunitaire réagit contre l'envahisseur ; et cette réaction inflammatoire a de nombreux effets positifs. Dans l'article précédemment évoqué, le docteur Marc Crislip explique ainsi que les consommateurs réguliers de probiotiques qui se font vacciner contre la grippe, produisent plus d'anticorps spécifiques que les autres, car leur organisme est déjà sur le pied de guerre contre l'inflammation liée aux bactéries.

Des réactions inflammatoires à la pelle

Assimiler une réaction inflammatoire contre une infection à une stimulation des défenses est assez retors. Certes, des agressions répétées maintiennent notre armée personnelle en éveil, mais cela est-il réellement souhaitable ?

Crislip rappelle que les inflammations chroniques ont des effets secondaires particulièrement délétères, notamment la souplesse de nos artères. Le médecin émet l'hypothèse que la consommation répétée de probiotiques pourrait aboutir aux mêmes effets vasculaires qu'une parodontite chronique.(5)

Titiller la production de globules blancs au prétexte de maintenir son immunité en alerte perpétuelle apparaît donc, à ce titre, une bien mauvaise idée. Notons également que l'activité de l'immunité innée est rarement silencieuse : fièvre, nez qui coule… Un "booster" du système immunitaire aurait essentiellement pour effet d'entretenir ces symptômes !

Si vous contractez une maladie hivernale, vous chercherez certainement à réduire la réaction immunitaire innée(6) en amoindrissant ces symptômes (tout en laissant l'immunité acquise terrasser la maladie). Là encore, évitez de jeter votre argent par les fenêtres : peu de médicaments réduisent efficacement douleurs et fièvre.

-----
(3) L'autorité européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) interdit le recours commercial à de nombreuses allégations santé pour les probiotiques. Depuis le début de la décennie, ces produits ne peuvent plus prétendre "contribuer au bon fonctionnement du système immunitaire et renforcer la résistance aux infections" ou "réduire la sensibilité du système immunitaire aux allergènes". La société Danone a contre-attaqué en 2014 : en ajoutant des vitamines à son yaourt Actimel®, elle peut désormais légalement déclarer que sa consommation "participe au fonctionnement normal du système immunitaire".

(4) De récentes expériences sur la souris ont montré que la dégradation des parois de bactéries inoffensives de notre flore intestinale entraîne une réaction continue de notre système immunitaire à leur encontre ; une réaction inflammatoire qui permet à la souris de disposer d'un "stock de roulement" de leucocyte tueurs de bactéries, bénéfiques en cas d'infection grave. Voir doi:10.1038/nm.2087

(5) Il souligne également que des inflammations récentes augmente significativement le risque de thrombose (caillots), d'AVC et de crises cardiaques.

(6) Une récente tribune publiée par le magazine en ligne Slate explicite ce point de façon très claire, en revenant en outre sur la différence entre immunité innée et acquise.

Des solutions efficaces pour un système immunitaire vaillant

Vous souhaitez que votre système immunitaire réagisse au quart de tour en cas d'infection ? Nul besoin de donner votre argent aux vendeurs d'aliments magiques ou de gélules fantastiques pour y parvenir. Les conseils suivants n'ont rien de secrets métaphysiques hérités d'un savoir mystique, et ne coûtent pas grand chose à être rappelés :

  • Evitez les carences en vitamines et en nutriments. La confusion entre réduction des carences et "renforcement des défenses naturelles" est savamment entretenue par le marketing. Attention : il est inutile, voir dangereux, de prendre des compléments vitaminiques si l'on n'est pas en carence !
  • Tâchez de passer des nuits reposantes.
  • Evitez autant que possible les situations stressantes.
  • Evitez de fumer et de boire trop d'alcool.
  • Couvrez-vous bien en sortant. (oui maman)
  • Pour diminuer le risque de contracter une pathologie donnée, vaccinez-vous.
  • Lavez-vous les mains en revenant de l'extérieur et avant de cuisiner.

Tout praticien ou commerçant qui prétendrait stimuler votre système immunitaire alors que vous êtes en bonne santé, qui affirmerait pouvoir renforcer votre bouclier (à grand renfort de métaphores "énergétiques"), cherche juste à vous faire abaisser votre garde pour puiser dans votre porte-monnaie. Il s'agit d'ailleurs d'une excellente méthode pour distinguer un médecin et un pharmacien honnêtes des charlatans. Ce sont généralement les mêmes qui, aux lendemains des fêtes, cherchent à vous convaincre de la nécessité d'une cure détox.

 

A LIRE AUSSI