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De quelle couleur est cette robe ? Le phénomène visuel expliqué

Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, paraît-il. Pour le coup, c'est bien une question de couleur qui enflamme les réseaux sociaux depuis près de 24 heures. L'énigme semble a priori bien anodine : de quelle couleur est cette robe ? Vous avez probablement votre petite idée... Et qu'en pensent les personnes autour de vous ?

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De quelle couleur est cette robe ? Le phénomène visuel expliqué
De quelle couleur est cette robe ? Le phénomène visuel expliqué
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Quand Internet se déchire pour une robe...

La question a causé de graves dissensions à la rédaction d'Allodocteurs.fr. Tu la vois comment, cette robe, sur cette photo ? "Bah, noire et bleue, pourquoi ?" "Noire et bleue ? Non, plutôt blanche et dorée…"

La même scène se rejoue devant tous les écrans de France et de Navarre, en passant par Boston ou Tokyo. Ici, une majorité affirme que la robe est noire et bleue. Arrive Michel Cymes qui, sans malice, confirme les certitudes de la minorité "elle est blanche et dorée, pourquoi cette question ?"

Et c'est reparti pour un tour. "Et le ciel, tu le vois de quel couleur ?" persifle une journaliste. "Ca explique pourquoi elle s'habille si mal…" ricane un autre. Aïe, ça va mal se terminer. Quelle moitié de la rédaction doit passer en urgence à la visite médicale (et, avec elle, une proportion équivalente d'usagers du web) ?

 

 

 

 

 

 

Les bons mots pour décrire ces ''couleurs moches''

Et si c'était, tout simplement, une question de vocabulaire ? "Sur cette photo, elle est pas franchement blanche, c'est plutôt gris bleu clair… enfin gris de lin, mais assez clair", hasarde un esthète. "Gris clair ? Mais où tu vois du gris clair ? C'est le bleu du logo Facebook !" s'étrangle une autre. La gifle va-t-elle partir ?

"Ecru et bistre ?" tente de calmer le producteur de l'émission…

Sur Internet, d'innombrables célébrités ont pris parti. Taylor Swift la voit noire et bleue, Kim Kardashian blanche et or. On attend avec impatience la prise de position de Manuel Valls et de François Hollande, du Pape, du Dalaï Lama, de Poutine, de la belle sœur du cousin de sa tante.

La société éditrice du logiciel Photoshop® relaye une analyse réalisée par un usager…

Les maîtres de la palette numérique vont-ils trancher le débat une bonne fois pour toutes ? En réalité, ils se gardent bien de mettre des mots sur les couleurs. Des petits malins s'amusent à faire varier les couleurs de la photo originale pour démontrer qu'elle est "entre les deux". Mais là, n'est pas la question, ni la réponse. C'est bien de la photo originale dont nous parlons !

Soucieux de ramener la paix dans les ménages, nous avons nous-mêmes échantillonné la photographie litigieuse. La démarche est toutefois périlleuse : la couleur, ce n'est pas seulement ce que perçoivent les récepteurs qui tapissent nos yeux. Notre cerveau interprète les contrastes, habitué qu'il est à observer des effets d'ombres.

L'image ci-dessous est bien connue. Créée en 1995 par Edward Adelson, professeur du Massachussetts Institute of Technology, spécialiste de la perception visuelle, elle représente un échiquier dont une partie est "ombrée" par la présence d'un solide. La question posée par le chercheur était : quel carré est le plus sombre, le A, ou le B ?

La réponse est : ils sont rigoureusement de la même couleur. Le cerveau sait que B doit être un carré blanc, qui ne peut être que plus clair qu'un carré sombre. Surtout, d'autres carrés sombres sont présents, alentour, pour servir de points de comparaison.

"Pour notre cerveau, un carré qui est plus clair que ses voisins est probablement « plus clair que la moyenne », et vice versa. Dans la figure, la [case B] dans l'ombre est entouré par des cases « contrôle » plus sombres. Ainsi, même si la case est physiquement sombre, elle est plus lumineuse que ses voisines…" détaillait le scientifique. Beaucoup d'autres paramètres entre en ligne de compte dans l'effet de "l'échiquier d'Adelson". Cette image démontre tout au moins que la teinte "objective" d'une couleur n'a rien à voir avec ce que notre cerveau en fait. Notre système visuel (œil + cerveau) n'a rien d'une caméra et d'un ordinateur, qui effectuerait une analyse des couleurs "point par point".

Revenons-en à l'échantillonnage de la robe.

 

La couleur au centre du rond A se trouve à mi-chemin du grège , (couleur de la soie à l'état brut, beige clair tirant sur le gris) et du bistre (que l'on peut définir comme un "brun gris jaunâtre"). La couleur au centre du rond B est, justement, assez voisine du bistre, mais avec une proportion de jaune légèrement plus faible.

 

La couleur au centre du rond C est un bleu charron, couleur douce, fade (peu saturée), légèrement violacée, mais assez lumineux. Attention, le terme est lui même source confusion, puisqu'un autre bleu un peu plus sombre, tirant légèrement sur le vert, est couramment appelé bleu charron (ou bleu charrette). A quoi cela sert-il de donner des noms précis aux couleurs si c'est pour en nommer deux pareil, je vous le demande… Quant à la couleur au centre du rond D, elle ne porte pas de nom particulier… C'est une couleur bleu ardoise (bleu terne grisé) très éclaircie, ou du pastel (bleu indigo doux) auquel on aurait fait subir le même traitement.

Voilà pour les quatre points utilisés comme "témoins" sur cette photographie. Un robot froid et méthodique, doté du vocabulaire de l'Académie française, ne dirait rien d'autre que "sur cette photo, cette robe est bleu charron et grège…" (n'oubliez pas de prendre une voix métallique en lisant cette phrase) "Ici et là", poursuivrait l'agaçant juge d'acier, "elle tend sur l'ardoise clair et le pastel éclairci, et le bistre !"

 

''Bistre bistre rage !'' taquine le robot... Mais qu'en pensent les physiologistes ?

MAIS… nous ne sommes pas des robots froids et académiciens. Et comme le démontre l'expérience de l'échiquier d'Adelson, notre cerveau réinterprète énormément les informations perçues par nos yeux… en fonction du contexte.

Le phénomène décrit par le Pr Hicks est assez proche d'un autre, qu'il nous détaille bien volontiers : la capacité de notre système visuel (œil + cerveau) à opérer la « couleur constance » (colour constancy en anglais). "C'est un processus très sophistiqué, qui nous permet de dire qu'une couleur ne change pas, en dépit des variations d'éclairages. Pour être le plus clair possible : pour notre cerveau, une banane reste jaune qu'on la regarde sous une lumière artificielle ou naturelle. Un appareil photographique aurait beaucoup de mal à restituer inchangée la couleur de ce fruit. C'est cela, la couleur constance."

Cette robe n'est certes pas une banane, mais notre cerveau interprète le contexte pour interpréter la couleur probable de la robe.

Nous avons demandé son avis au professeur David Hicks, chercheur en neurosciences cellulaires à l'Inserm, grand spécialiste de l'œil et célèbre passionné d'illusions d'optique. Probablement le meilleur interlocuteur en Europe pour trancher cette grave question.

"Hmm, très intriguant. Moi-même je la vois clairement en bleu et or !"

"Le sujet touche de près notre perception de la couleur, et montre à quel point cette perception est subjective. L'éclairage autour [de la robe] semble très intense, c'est peut-être ça qui [déroute] les sens. Car notre façon de détecter les couleurs est très sensible aux contrastes."

"Notre système de perception des couleurs est performant quand on est dans la gamme physiologique de la lumière, c'est-à-dire que les cônes (les cellules dans la rétine qui sont sensibles aux différentes couleurs) n'ont ni trop peu de lumière (ce qui arrive la nuit, nous ne voyons plus les couleurs, juste des nuances de gris) ni trop de lumière. Or, il est évident que cette photo est prise en plein soleil, éblouissant derrière. Voilà pour moi l'explication la plus probable : dans une situation réelle (en plein soleil à Marrakech, par exemple), on aura du mal à dire qu'elle est la couleur parce que nos yeux sont éblouis et la gamme physiologique est dépassée. Or le cerveau "recrée" cette impression en voyant l'image [très lumineuse], il ne sait pas trop comment faire et, du coup, chaque personne est renvoyée à ses propres expériences".

Nous reviendrons dans un instant sur cette explication.

La fausse explication de l'œil vieillissant

Mais avant tout, il nous faut évoquer une inteprétation alternative, avancée sur les réseaux sociaux par d'autres scientifiques comme le professeur Neitz est que la différence de perception d'un individu à l'autre serait liée à l'âge. "Neitz a raison de dire que la perception de bleu diminue avec l'âge, en raison du jaunissement progressif du cristallin quand on vieillit. Sauf que je ne suis pas tout jeune (58 ans), et je perçois la robe comme bleue ! De fait, ici, à l'Institut de neurosciences, nous sommes aussi divisés que vos lecteurs : la moitié d'entre nous voit la robe en bleue, l'autre moitié en blanche, mais ce n'est pas du tout en lien avec la tranche d'âge !"

L'hypothèse "de l'œil vieillissant" de Neitz est d'autant moins probable que, de nombreux internautes en témoignent... une partie de ceux qui voyait la robe "blanche et dorée" plus tôt dans la journée la perçoivent désormais "bleue et noire"... et inversement !

Retour sur l'explication du Pr Hicks

La photographie qui fait couler tant d'encre numérique a été prise sous une lumière très intense. En découvrant l'image, le cerveau essaye d'analyser le tas de signaux envoyés par les yeux… et cherche à interpréter. S'agit-il d'une robe bleue et brun sombre très fortement éclairée, ou d'une robe blanche et brun clair éclairée avec une lumière bleutée ? Tout est probablement lié à l'habitude de chacun de réinterpréter les couleurs prises avec des appareils photos numériques mal réglés (dans lesquels la correspondance du blanc capté par la machine avec un blanc de référence n'est pas toujours bien faite, ce que l'on nomme la balance des blancs).

Il s'agit bel et bien d'une illusion d'optique liée à nos habitudes, notamment celles de compenser mentalement la mauvaise qualité des couleurs photographiées, et celles d'interpréter l'intensité d'une couleur en fonction du contexte ambiant. Rassurez-vous : la moitié de la planète ne vous fait pas une mauvaise farce, et vous n'êtes pas fou. L'expérience collective que vit la Toile depuis quelques heures démontre tout simplement que nous ne sommes pas des robots.

Notre système visuel peut rapidement s'enferrer dans des interprétations arbitraires. Voici une autre image – très connue – qui divise généralement les foules. Selon vous, de quel côté tourne la ballerine ? Dans le sens des aiguilles d'une montre, ou dans le sens inverse ?

Avec votre main, cachez le corps de la danseuse, pour ne laisser visible que le pied en contact avec le sol. Concentrez-vous sur son mouvement… Essayez d'imaginer que cette silouhette de pied tourne dans l'autre sens (cela prend un peu de temps, c'est très variable d'un individu à l'autre). Ca y est ? Enlevez votre main : la ballerine change de sens !

L'image n'est absolument pas truquée : cette silhouette en mouvement correspond très précisément aux deux mouvements possibles (horaire et anti-horaire). Mais une fois que votre cerveau a commencé à interpréter la scène d'une certaine façon, il a énormément de mal à reprendre ce "scénario" à zéro.

Pour ce qui est de la robe (qu'il conviendrait désormais d'appeler La Robe !), c'est au final le même processus qui est à l'œuvre. Dès lors que notre cerveau a commencé à interpréter les couleurs (bistre/grège et bleu ardoise clair/pastel délavé) comme une image surexposée ou sous-exposée, le piège se referme. Il est lancé !

Le fait est que les deux scénarios photographiques sont également plausibles ! Mais il est encore plus difficile de convaincre nos méninges de repenser l'image dans le cas de l'illusion des couleurs qu'avec l'illusion du mouvement.

"C'est assez fou, mais cette photographie prouve encore une fois que la perception des couleurs est hautement subjective, il n'y a pas de telle chose qu'une couleur absolue, tout est selon le contexte", conclut le Pr Hicks, qui offre aux lecteurs d'Allodocteurs.fr un exemple en image : "Vous voyez deux spirales, l'une bleue l'autre verte...? Regardez de plus près, agrandir l'image si nécessaire. Elles sont la même couleur, c'est la couleur qui les borde qui change tout."

Le bougre dit vrai !

 

Bonus : l'origine de l'affaire

L'affaire à commencée par une photographie prise par une mère, choisissant une robe pour sa fille. Lorsque cette dernière montre le cliché à son petit-ami, celui-ci s'étonne : "pourquoi une robe blanche et dorée ?" Mais enfin, lui retorque-t-elle, "elle est bleue et noire !"

Peu importe la vraie couleur de la robe dans le magasin (qui est... bleue et noire !) : c'est bien sur les couleurs du cliché photographique que le couple se déchire. La jeune femme poste la fameuse image sur TumblR. Et chaque internaute de prendre position... Sur Twitter, le hashtag #thedress a engendré de près de 450.000 tweets en moins de 24 heures.

Vendredi matin, #LaRobeEst, #TheDress, #whiteandgold occultaient toutes les autres questions d'actualité sur ce réseau social.

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